Enduire ou rejointer et laisser le mur à nu ?

Trois articles liés à lire de préférence dans cet ordre :

1 – “Murs, murs

2 – “Enduire ou laisser le mur à nu

3 – “Des joints de caractère“.

Qui voudrait cacher ces matériaux ?
Qui voudrait cacher ces matériaux ?

C’est le “To be or not to be” de la façade. Etre ou ne pas être à nu ? On se pose souvent cette question quand les travaux approchent.

Sous l’enduit il y a des pierres, des briques, un pan de bois, de la terre crue, parfois du plâtre. Le moment est venu de décider. Allons nous enduire ou laisser ces beaux matériaux apparents ?

Nous allons voir qu’il faut commencer par regarder en face nos à préférences, nos “à priori”. Nous avons envie de voir le mur, la richesse d’aspect des matériaux d’origine, mais nous savons aussi que l’enduit apporte une protection parfois indispensable. Alors que faire ? To be or not to be ?

Comment ne pas enduire ?
Comment ne pas enduire ?

Il y a donc des raisons esthétiques, des raisons techniques et des déraisons dans les deux camps. C’est alors qu’un troisième acteur entre en jeu. On va l’appeler la raison “Architecturale”.

On avait bien senti sa présence, mais elle était difficile à saisir. Que dit-elle ? Avant de considérer les raisons “Techniques” et “Esthétiques”, tendons l’oreille vers ce trublion, laissons le s’avancer, pour voir s’il a des arguments.

La raison “Architecturale”  vient vers nous avec son grand “A”. Elle nous semblait prétentieuse mais elle chuchote. C’est peut-être nous qui lui supposons de grands airs qu’elle n’a pas.

Elle nous dit que la maison, le mur qui est sous nos yeux, a une histoire. Il y a longtemps, avec peu de moyens, des hommes ont bâti ce mur. Ils ont rassemblé des pierres, des briques, du bois, de la terre crue. Ils n’étaient pas nombreux. Quelques-uns avaient un savoir-faire appris de leur père ou d’un maître artisan chez qui ils avaient grandi, apprenti. Ce mur n’était ni leur premier ni leur dernier. Ils ont ramassés à proximité ces matériaux pauvres, gratuits mais chers du temps passé à les choisir, à les cueillir, et à les apporter là, au pied d’un mur qui n’était encore que dans leur tête.

pierres équarries
Les joints dégarnis facilitent les pénétrations d’eau.

L’artisan connaissait le propriétaire, il a discuté le prix mais aussi la façon, les deux sont liés. Ils sont tombés d’accord. Si la pierre est taillée, chère, on la posera avec des joints minces et on la laissera à nu. Si l’on n’a pas les moyens de se payer de la pierre de taille, le mur sera en pierres équarries, grossièrement taillées, ou en pierres de tout-venant. Les joints seront plus larges, irréguliers. Evidemment les joints en terre seront exposés à la pluie. C’est parfois gênant, parfois moins.

Si le mur est celui d’une remise, non habitée et largement ventilée à l’intérieur, l’eau de pluie peut mouiller le mur puisqu’il sèchera tout aussi vite.

Si le mur est exposé au vent dominant et aux pluies battantes, finalement on va poser un enduit pour se protéger des infiltrations.

Il y a aussi parfois des raisons “de paraître” qui prennent le dessus. Laisser la pierre à nu ça se fait quand on n’a pas assez d’argent mais si on en a un peu,  on s’offre une belle façade enduite, comme à la ville, avec des encadrements taillés en relief.

Quelles que soient les raisons (de goût, d’économie ou de paraître) le maçon savait avant de bâtir le mur qu’il resterait à nu ou qu’il recevrait un enduit. C’est ça la raison “Architecturale”.

pignon assisé
Les pierres de tout-venant des pignons sont parfois mieux bâties que la façade principale prévue pour recevoir un enduit.

Un artisan Breton raconte cette histoire qui illustre bien ce que cache la raison “Architecturale”. Quand on lui demande de mettre à nu une maison dont la façade était enduite et les pignons en pierres apparentes, il fait observer au propriétaire que les pierres de la façade sont de moins bonne qualité et moins bien bâties que les pierres des pignons. Ce qui nous semble un paradoxe, maltraiter la façade principale et soigner les façades secondaires, est pour lui une évidence. Le propriétaire voulait économiser. Il avait donc demandé un enduit seulement sur la façade principale.

Logiquement, pour garantir un bon travail sans gaspiller son temps, l’artisan a choisi les meilleures pierres pour les pignons, bâties par les meilleurs ouvriers. Le mur qui devait recevoir un enduit de protection pouvait se contenter des pierres de moindre qualité et des ouvriers moins qualifiés. Si on enlève son enduit à cette façade prévue pour être enduite, la pluie s’infiltrera, et le travail moins soigné qui ne devait pas se voir sera “mis à nu”.

On peut suivre l’intention d’origine par respect pour le travail du maçon, pour ne pas montrer ce que le maçon avait prévu de cacher. On peut aussi enduire pour des raisons techniques : Protéger ce qui n’a pas été prévu pour rester exposé à la pluie.

La raison “Architecturale” c’est simplement comprendre ce qui a été fait et agir en continuité, en cohérence, technique et esthétique. On pourrait tout aussi bien la nommer raison “Artisane”.

Des signes peuvent nous guider

Les indices qui confirment qu’un enduit était prévu

joints poreux en terre
Les joints de terre crue, sensibles à l’humidité, ont besoin d’un enduit de protection.

– Les pierres des pignons sont mieux bâties (hourdées) que les pierres de la façade principale.

– On trouve des pierres de mauvaise qualité dans la façade principale (pierres friables ou qui absorbent l’humidité).

– Les joints en terre crue, irréguliers et larges perdent leur cohésion quand ils reçoivent la pluie battante, sur les façades exposées au vent dominant.

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Aucun doute, le cadre en relief et les pierres en retrait sont prévus pour recevoir un enduit.
Cadre en relief prévu pour recevoir un enduit.

– Les pierres des encadrements sont en relief par rapport aux pierres du mur et les parties taillées en retrait sont piquetées (bûchées) pour favoriser l’accroche de l’enduit.

– Les joints sont larges. Entre le mortier des joints, mêmes regarnis, et les pierres apparentes apparaissent des microfissures. Autant de pénétrations d’eau minuscules mais qui s’ajoutent.

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Les indices qui confirment que la façade était jointoyée, sans enduit

au même nu
Encadrement au nu des pierres du mur.

– Les pierres sont taillées et posées avec des joints minces, inférieurs à 1 cm.

– Les pierres des encadrements sont au niveau des pierres du mur, sans relief. C’est l’indice le plus sûr.

Sur ces façades, un enduit épais de 2cm serait en relief et laisserait les pierres des encadrements en retrait avec un effet “de pâte à pain” qui lève, peu esthétique.

Enduit fin au nu de pierre sans relief

Parfois on faisait quand même un enduit pour protéger les joints de la pluie mais l’enduit ne dépassait pas 1 cm au dessus des pierres. C’était souvent un enduit fouetté, posé au balais, facile à raccorder aux encadrements sans surépaisseur. C’est parfois, comme sur cette photo, un rejointoiement beurré qui recouvre les pierres sans la régularité d’un enduit. Dans ce cas la qualité des charges (sables terreux) conditionne l’aspect final.

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enduire évidemment_modifié-1

Quand les pierres des encadrements, des bandeaux et des balcons sont taillées en relief, laisser le mur sans enduit est une erreur évidente…
enduire évidemment 2
 
… les modénatures, pierres taillées à grand frais, sont parasitées par les pierres de tout-venant sans qualité qui étaient les équivalentes de “l’agglo ciment” d’aujourd’hui. On parle alors de façades “écorchées”. Elles ont perdu leur peau, l’enduit qui les protégeait et qui faisait partie de l’esthétique recherchée dès l’origine.

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Les cas incertains

Exposition
Ce rejointoiement soigné n’a pas empêché la pluie de pénétrer.

Les pierres sont équarries, taillées en forme de blocs aux faces dégrossies. Les joints ont de 2 à 3cm d’épaisseur.

Si les pierres sont piquetées, un enduit était prévu.

Si la façade est exposée aux pluies battantes l’eau risque de s’infiltrer. Parfois elle peut rester pierres à nu. Dans les sites protégés c’est l’Architecte des Bâtiments de France qui prend le parti d’enduire ou de laisser apparentes les pierres équarries, en fonction de l’époque, de l’appareil, de la qualité des pierres et des joints.

– Les pierres de tout-venant (pierres non taillées) ont été posées avec soin. Elles forment des assises bien visibles, elles sont alignées. Dans ce cas également il pouvait ne pas y avoir d’enduit.

Les raisons Techniques

 La raison “Architecturale” nous a déjà montré la raison Technique principale. Mettre à nu une façade prévue pour recevoir un enduit c’est prendre un risque. Le risque d’exposer à la pluie les matériaux du mur, sensibles à l’humidité. J’ai vu parfois la pluie pénètrer jusqu’à moisir les doublages intérieurs.

La bonne stratégie par rapport à l’humidité, nous l’avons déjà évoquée dans d’autres articles. En résumé on doit commencer par faire la chasse aux pénétrations d’eau dans le mur mais considérer que l’eau arrivera toujours à rentrer. La solution c’est de faciliter la sortie de l’eau avec des enduits “respirants”. Le mur doit pouvoir sécher plus vite qu’il ne se mouille, c’est la seule stratégie qui marche et n’altère pas les matériaux sensibles.

La mauvaise stratégie passe par tous les produits et revêtements “étanches” ou “imperméabes”   (ou pseudo respirants, c’est à dire qui respirent plus dans le baratin commercial que dans la réalité) . C’est la garantie de l’échec puisque l’eau ne sort pas assez vite, augmente et détériore les matériaux sensibles.

Le signe ultime pour savoir si un revêtement était assez respirant, c’est de regarder l’état des joints en terre crue, derrière le revêtement qui devait les protéger. Les joints sont restés durs comme une motte de terre crue sèche, si rien n’a retenu l’humidité dans le mur. Si l’enduit a enfermé l’humidité les joints ont perdu toute cohésion. Ils sont devenus partout friables en profondeur.

Les raisons esthétiques

La première étape, quand on veut respecter le bâti ancien, c’est de comprendre comment il était à l’origine, quelle était sa fonction (habitation, remise …) avec quels moyens et dans quel bût ces murs ont été bâtis. On repère ensuite les interventions qui ont modifiées, en bien ou en mal, la construction initiale.

Quand on a les idées claires sur le point de départ et les évolutions ultérieures il est plus facile de faire la part des choses au moment de choisir d’enduire ou de laisser à nu.

Enduire permet aussi parfois de cacher des reprises de maçonneries mal réalisées, des accrocs dans le mur, que la pierre à nu ne permet pas de masquer. Mettre un enduit pour cacher le travail mal fait est une mauvaise raison mais c’est parfois la seule solution quand le mal est fait.

Si vous appliquez tous ces critères avec votre construction vous pouvez en déduire que laisser un mur apparent est plus risqué mais aussi plus exigeant que de l’enduire.

Si vous enduisez la question des infiltrations est résolue, un enduit à la chaux respirant sera la solution, mais anticipez le raccord entre l’enduit et les encadrements. Il est simple quand les encadrements sont en surépaisseur. Le raccord est subtil quand les encadrements ne sont pas en surépaisseur.

Une fiche conseil présentera les types de raccord entre les encadrements et les parements.

Si vous décidez de jointoyer sans enduire, évaluez les risques d’infiltration et essayez d’anticiper toutes les malfaçons qui vont rester apparentes ou demanderont un travail de maquillage, plus ou moins difficile à réaliser.

La prochaine fiche conseil “Des joints de caractère” détaillera la composition des mortiers de rejointoiement, le choix des charges, la richesse d’aspect à rechercher, les couleurs apportées par les terres locales.

 

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Dites moi si cette fiche conseil répond à la situation que vous devez traiter.

Si d’autres questions se posent, envoyez quelques photos

et décrivez rapidement le contexte.

Merci

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12 réflexions sur “Enduire ou rejointer et laisser le mur à nu ?”

  1. Bonjour
    Je viens de prendre connaissance de votre site que je trouve fort intéressant.
    Pour le rejointoiement d’un soubassement en silex de taille que je voudrais garder apparent une composition de chaux hydraulique et de sable suffit-il? ou je dois ajouter de la terre argileuse (que j’ai déjà récupéré lors d’une démolition)?
    Pour compléter les silex qui sont tombés quel mortier utiliser ? Merci de votre réponse

    1. La terre argileuse est inutile. Le silex étant (si je ne me trompe pas) ingélif donc non poreux. Les joints entre les silex sont ils durs ou poreux ou terreux ? De toute façon le chaux hydraulique + sable sont adaptés.

    2. Pour remplacer les silex, de préférence du silex ou des morceaux de pierre ou un mortier de chaux hydraulique. NHL 3,5 et sable conviennent. La terre argileuse diluée dans de l’eau, peut s’appliquer sur le joint encore frais à la brosse. Pour en mettre dans le joint il faut de préférence une chaux aérienne mais on ne doit pas dépasser 1 cm d’épaisseur pour qu’elle fasse bien prise à l’air.

  2. Bonjour
    Pour un mur intérieur en terre pierre
    Est il possible d enlever l enduit pour laisser apparaître les pierres .
    Et pourrais-je faire les joints avec de la terre crue, genre la marque akterre.??

    1. Sur le principe oui vous pouvez remplir les joints avec une terre crue. Si vous faites une couche de 3 cm sur les pierres ça vous apportera en plus un confort par régulation de l’humidité de l’air et en réduisant l’effet de paroi froide.

  3. Bonsoir,
    Votre site me semble fort intéressant, je viens seulement d’en prendre connaissance et compte le parcourir avec beaucoup d’attention car ce sujet des enduits a beaucoup d’importance dans mon projet de restauration d’une maison ancienne rurale du fin 15è début 16è.
    Mon questionnement est le suivant :
    Aujourd’hui, je constate que la plupart des travaux de ravalements menés par les professionnels sur les maisons anciennes consistent à piquer tous les enduits existants, même ceux qui n’étaient pas abîmés pour repartir sur un enduit neuf (je ne parle pas des enduits beurrés avec les produits formulés dont on ne sait pas très bien définir la composition), le plus souvent constitué d’une seule couche projetée de façon mécanique.
    Pour ces maisons anciennes qui ont plusieurs centaines d’années, je doute qu’après 50 voire 100 ans d’existence, que les opérations de restauration des enduits consistaient à repiquer tous les murs, ne se contentaient-ils pas à l’époque de procéder uniquement à la réparation des enduits abîmés, qu’en pensez-vous ?
    Pourquoi aujourd’hui, on systématise le repiquage complet des enduits existants dont le coût devient rapidement prohibitif ? Affaire de mode ? le client qui veut voir un enduit uniforme ?

    Et encore BRAVO pour ce site et blog

    1. Bonjour

      En effet on ne piquait pas les enduits bien accrochés. On pouvait les recouvrir d’un badigeon qui s’use et les protège 20 ans de plus ou les recouvrir d’une finition d’enduit posé au balais (voir article sur les enduits fouettés).
      On peut ne reprendre que les parties qui se décollent avant de tout recouvrir d’un badigeon ou d’une finition fouettée.
      Les enduits anciens sont trés variables. Certains s’effritent et sont difficiles à garder. D’autres ont une très bonne tenue et les piquer est un peu stupide.

      En espérant vous avoir un peu aidé.

      Bonnes lectures !

  4. bonjour,
    quels sont vos conseils pour l’intérieur ? les murs de ma maison s’effritaient à 1,50m du sol, j’en ai profité pour commencer à enlever l’enduit sur 1m2, les joints s’effritent, il ne reste que les pierres qui ressemblent au cas “un enduit était prévu”. Il est évident que mes murs sont plein d’humidité (en plus je suis en bord de rivière avec une exposition nord vous imaginez …). Donc quel serait le “problème” si je laissais les pierres “respirer” enfin ? merci

    1. Pas de problème, laissez sortir l’humidité mais en général on gratte les joints friables et on rebouche les joints avec un mortier de chaux hydraulique NHL 3,5 et sable ou sable et pouzzolane.

  5. bonjour,
    j’ai essayé de faire un enduit terre (argileuse) de mon terrain avec 25% de chaux.
    Résultat enduit fissuré!! quel liant dois-je mettre? sable, paille? Cela sera t-il suffisant?
    C’ est un vieux mur de séparation extérieur, jointé de terre, et en mauvais état.
    Merci

    1. Bonjour
      Je n’ai pas beaucoup de pratique dans ce domaine mais le principe est toujours d’amaigrir l’argile avec du sable.
      Il est normal que argile + chaux = retrait. Il faut ajouter beaucoup de sable (toujours tester avant d’en préparer beaucoup)

  6. Super article encore une fois, très bonne sensibilisation pour les accrocs des façades en pierre apparente. Je ne manquerai pas de le faire suivre à mes clients. 😉 Vivement le prochain !

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